mercredi 5 mars 2008
Les poètes s'éveillent au dixième Printemps et la Femme est Akhmatova, Tsvétaïeva, E. Brontë, Dickinson, Labé, Sapphô...
La dixième édition du Printemps des Poètes prend forme dans l'"Eloge de l'Autre, carrefours, croisements, métissages"...
Et la journée de la Femme approche, l'envie me prend de réunir ce couple d'évènements pour vous parler de poésie et de femmes, de la Femme, parce que j'aime le subtil mélange que l'on retrouve dans l'alliance de la femme à la poésie et j'ai envie d'évoquer avec vous quelques vers de poétesse, à commencer par Anna Akhmatova (1889-1966), dont je suis en train de lire le Requiem.
[ Note importante : cet article ne contiendra aucune critique poétique des différents styles abordés. Je fais en sorte de varier les portraits de femmes et les parcours, et plus généralement tout ce qui peut surgir de la poésie, ce qui ne signifie pas que j'apprécie de la même façon chacune d'entre elles. Il s'agit avant tout de rester sur le thème de l'Eloge de l'Autre. Je vous laisserai donc des fragments ici et là.]
1) Anna Akhmatova (1889-1966) :
Requiem, loin de ses poèmes lyriques, est une longue composition poétique, d'abord transmis oralement pour éviter la censure, l'emprisonnement, l'exil, puis finalement couché sur le papier. Cet ouvrage est certainement l'un des plus importants de la composition poétique de l'acméiste*, qui retrace ses interrogations sur la femme créatrice, mais aussi les difficultés pour écrire (et vivre) sous le règne de Staline (elle venait d'un milieu aisé et considérée comme "élément bourgeois", ses oeuvres sont d'ailleurs interdites de publication pendant une trentaine d'années environ). Une fois réhabilitée, elle confesse : "J'ai tout eu - la pauvreté, les voies vers les prisons, la peur, les poèmes seulement retenus par coeur, et les poèmes brûlés. Et l'humiliation, et la peine. Et vous ne savez rien à ce sujet et ne pourriez pas le comprendre si je vous le racontais..."
* Acméiste : [Du grec, acmé = apogée] Les acméistes revendiquent l'utilisation d'un langage simple et concret pour porter à son apogée la dimension poétique du quotidien, se réclamant d'Alexander Pope, Théophile Gautier, Rudyard Kipling, Innocent Annenski, et du cercle des Parnassiens.
Je vous laisse avec quelques-uns de ses vers, par extraits :
Je serai alors à jamais bienheureuse,
Mes paupières brûlantes se refermeront,
Et je retrouverai le don des larmes.
[A un artiste, Roseau : sixième livre de poèmes, extrait de Requiem, Anna Akhmatova, édition nrf/Gallimard, traduction de Jean-Louis Backès]
2) Marina Tsvetaeva (1892-1941) :

En guise de présentation, je vous renvoie à cet article-là, écrit à propos de son recueil Le Ciel brûle.
Place à la Poésie !
Après tant de roses, tant de villes, tant de verres
Auriez-vous la paresse
De m'aimer ? Vous êtes - presque un cadavre
Et moi - bientôt une ombre.
[Extraits du poème 3, tiré de Don Juan, 22 février 1917, voir Le ciel brûle ]

3) Emily Brontë (1818-1848) :

Si vous vous intéressez à cette poétesse ou l'une de ses soeurs, rendez-vous ici, mais pour l'heure, quelques vers suffiront...
THE night is darkening round me,
The wild winds coldly blow
But a tyrant spell has bound me
And I cannot, cannot go.
Traduction :
La nuit tout autour de moi se fait plus obscure,
Les vents sauvages soufflent, plus froids,
Mais un charme tout-puissant me lie,
Et partir, partir, je ne le peux.
[extraits du poème La nuit autour de moi... , voir la collection de "Selected Poems" ]

4) Emily Dickinson (1830-1886) :

Pour ce qui est d'Emily Dickinson, je lui avais consacré un article au cours des rugissements dominicaux, certains d'entre vous s'en souviennent peut-être, comme je n'aime pas trop me répéter ni ajouter des banalités inutiles, je vous invite à revoir cet article, si l'envie d'en (re)découvrir plus vous prenait, c'est par ici.
Magnanimous of bird
By boy descried,
To sing unto the stone
Of which it died.
Traduction :
Magnanime est l'oiseau,
Surpris par l'enfant,
Qui chante la pierre
Dont il meurt.
[Extraits de On ne brise pas le coeur... ]
5) Louise Labé (?1524-1566) :

La "belle cordière" serait-elle à l'origine de la "femme libérée" ? Certains pensent qu'elle n'aurait pas existé ou plutôt que ce serait un homme, je l'imagine femme masquée...
Baise m'encor, rebaise moy et baise
Donne m'en un de tes plus savoureus,
Donne m'en un de tes plus amoureus :
Je t'en rendray quatre plus chaus que braise
Las, te plains-tu ? ça que ce doux mal j'apaise,
En t'en donnant dix autres doucereus.
Ainsi meslans nos baisers tant heureus
Jouissons nous l'un de l'autre à notre aise.
Lors double vie à chacun en suivra.
Chacun en soy et son ami vivra.
Permets m'Amour penser quelque folie :
Tousjours suis mal, vivant discrettement
Et ne me puis donner contentement,
Si hors de moy ne fay quelque saillie.
6) Sapphô , la Dixième Muse :

Folle, ne tire pas gloire d'une bague ..
toi, avec ton coeur ne va pas ..
Ô Belle, une fois encore ..
[p. 440, 5 a b c, Odes et fragments]
Pour en savoir plus, c'est ici.

Pour aller plus loin :
- http://www.printempsdespoetes.com/
- Requiem, d' Anna Akhmatova, disponible aux éditions nrf/Poésie, chez Gallimard.
- Le ciel brûle ; Tentative de jalousie, de Marina Tsvétaïéva, éditions nrf/Poésie.
- Emily Dickinson, aux éditions José Corti ou dans une édition originale, "Selected Poems".
- Emily Brontë, l'idéal serait de se le procurer également en version originale, ou alors dans une version bilingue.
- La Planche de vivre, choix et traductions de poèmes par René Char et Tina Jolas où vous trouverez du Pétrarque, Lope de Vega, Shakespeare, Blake, Shelley, Keats, mais aussi Dickinson, Hernandez, et beaucoup d'autres, poètes russes, entre autres. Disponible aux éditions nrf/Poésie, encore.
- Sapphô, Odes et fragments, en édition bilingue par Yves Battistini.
- Louise Labé, Oeuvres poétiques, dans l'édition de Françoise Charpentier.
Je crois que je vais arrêter la liste des références ici, mais n'oubliez pas :
Opération nationale : « Le grand jour du poème à l'autre »
vendredi 7 mars
Chez vous, au travail, à l'école,
dans la rue…
offrez un poème,
échangez vos poèmes,
postez un poème,
glissez un poème sous la porte,
ceci ou cela mais
donnez un poème à l'autre !
lundi 2 juillet 2007
Le ciel brûle, de Marina Tsvetaeva

La poésie de Marina Tsvétaïeva est d’un apolitisme sans faille en dépit des récurrentes allusions à la divinité du tsar et à la vaillance de l’armée blanche, en dépit aussi de son embrigadement dans un siècle d’exacerbation des conflits socio-politiques. En fréquentant des milieux anarchistes au cours d’un voyage en Italie, la jeune Marina Tsvétaïeva comprit que l’affirmation de soi passait par l’opposition, par une sorte de refus. Toutefois, il ne s’agit pas de rattacher Tsvétaïeva à un quelconque courant de pensée anarchiste ou nihiliste. Non, Tsvétaïeva est apolitique malgré son engagement.
Marina Tsvétaïeva est une artiste passionnée, son être est poésie, poésie musicale, innovante sur la forme. Le rêve de Tsvétaïeva est d’être une artiste, elle aspire à l’éternité, rejette le quotidien, la matérialité de la société :
« Le quotidien, c’est de la matérialité non-transformée »

Sa poésie est pur épanchement, un dévoilement de l’âme incontrôlé, des sentiments intimes affirmés tantôt avec pudeur, tantôt de manière franche. Tsvétaïeva n’est pas une poétesse russe, elle outrepasse sa nation, son style n’est pas culturel, il est naturel, pure affirmation de soi.
Il convient de noter que la poétique de Tsvétaïeva est un tissu de contradictions, un refuge pour les opprimés, des louanges pour un tyran. Encore une fois, il ne semble pas que l’œuvre de Tsvétaïeva doive être confronté à son temps. En lisant Marina Tsvétaïeva, je n’ai pu m’empêcher d’établir un lien avec la peintre mexicaine Frida Kahlo. Tsvétaïeva et Kahlo ont ceci en commun qu’elles ont aimé sans l’être en retour. Cette passion solitaire est déterminante chez nos deux artistes, d’une part parce qu’elle conditionne une thématique de l’isolement, de la détresse et d’autre part parce qu’elle amène à sonder l’art de manière non visuelle mais plus spirituelle.
Frida Kahlo et Marina Tsvétaïeva sont des aimantes, des femmes passionnées qui font passer leur ressenti à travers leurs toiles, leurs poèmes : leur art. On pourrait, il est vrai, rapprocher les deux artistes du mouvement surréaliste mais il me semble que leur apport à l’art dépasse l’exercice de l’écriture automatique ou de la peinture automatique. Elles ne pactisent jamais avec la société, créent leurs propres mondes et entendent bien vivre dedans même si cela entraîna leur perte.
Pour aller plus loin :
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- Lire Le ciel brûle, de Marina Tsvétaïeva, publié chez nrf Poésie.

- Se renseigner sur des poètes comme Pasternak (qui a subjugué et fasciné Marina Tsvétaïeva) et Maïakowski : deux auteurs avec qui Tsvétaïeva a entretenu des liens.


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Pasternak qui décrivait Marina Tsvétaïeva comme suit :
«Tsvetaeva était une femme à l'âme virile, active, décidée, conquérante, indomptable. Dans sa vie comme dans son oeuvre, elle s'élançait impétueusement, avidement, vers le définif et le déterminé; elle alla très loin dans cette voie, et y dépassa tout le monde.. Elle a écrit une grande quantité de choses inconnues chez nous, des oeuvres immenses et pleines de fougues».
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(Extrait de Anthologie de la poésie russe, nfr, Poésie/Gallimard, éd. 1993).
- Ne pas hésiter à aller à la découverte de Frida Kahlo, bien que ces deux femmes ne se connaissaient pas.

"Les deux Frida" , par Frida Kahlo
mardi 26 juin 2007
Le Châle Andalou, par Elsa Morante

Le châle andalou n’est pas un roman mais un recueil de quatorze nouvelles fédérées autour du monde imaginaire de l’enfance. Par-delà l’aspect enchanteur, on trouve dans chaque nouvelle une forme de dualité entre d’une part l’éducation de nature religieuse et les aspirations de l’enfant. Cette éducation semble souvent incarnée à travers la figure des parents dont le rapport à l’enfant n’est jamais simple. Ainsi dans la nouvelle Le jeu secret, trois enfants s’identifient à des personnages romanesques médiévaux et jouent la nuit en secret dans une grande salle de leur maison avant que les parents n’interviennent. La relation aux parents peut même s’avérer complexe pour les adultes avec la nouvelle La grand-mère, où un jeune homme épris d’Elena doit faire face à la colère de sa mère pour se marier. On a toute une nouvelle mettant en scène une impossibilité de conciliation entre la mère et la belle-fille.
Le châle andalou, la dernier nouvelle du recueil, pose à nouveau ce rapport entre la mère et le fils. Le rapport, évidemment complexe, repose sur la possessivité du fils face aux aspirations de comédienne de la mère. Le fils croit de manière éphémère trouver son chemin dans la religion et décide finalement de rejoindre sa mère.
Sans succomber au biographisme, Elsa Morante a eu des difficultés à gagner son autonomie très jeune. On trouve souvent des personnages majoritairement féminins dans des situations plus ou moins similaires.
Le camarade est la nouvelle la plus courte du recueil. Située au beau milieu de l’ouvrage, elle semble être une leçon de morale inscrite dans la tradition judéo-chrétienne. Cette morale vient, est complétée ou confrontée (suivant les avis) à une nouvelle comme Le Soldat Sicilien mettant en scène des aspirations un peu plus politiques et historiques. Pourtant, le monde du rêve est vivement sollicité avec un personnage féminin absolument exténué. Beaucoup de nouvelles se déroulent d’ailleurs durant la nuit, permettant ainsi de se rapprocher du monde imaginaire.
En guise de conclusion, on peut noter que toute sa vie Elsa Morante a oscillé entre une farouche envie d’amour, d’affection et une volonté de s’émanciper. Ces aspirations à double vitesse se retrouvent pleinement dans l’œuvre d’Elsa Morante.
Quelques conseils pour approfondir sa lecture :
- Se renseigner sur l’Italie de l’entre deux-guerres, sur des personnes comme Gramsci, Pasolini qui peuvent être rapprochées de Morante.
Antonio Gramsci 
Pier Paolo Pasolini
- Eventuellement lire une œuvre contemporaine du châle andalou d’Alberto Moravia, son mari.

- Lire la Storia du même auteur.

dimanche 17 juin 2007
Mrs Dalloway, de Virginia Woolf

Mrs Dalloway de Virginia Woolf a ceci d’ambivalent qu’il est un roman à deux vitesses, roman de l’ouverture sur le monde mais aussi et surtout roman de l’intime, de l’introspection dans le moi. La narration démantèle l’histoire, supprime pour ainsi dire le dialogue et pourtant fait communiquer les personnages à travers le « stream of consciousness » (flux de consciences) c’est à dire une communication entre des monologues intérieurs.
Le roman débute par une ouverture sur le monde avec la plongée de Clarissa Dalloway dans Bond Street. On constate très vite que le Londres de Clarissa Dalloway est un Londres restreint, loin de ses dimensions tentaculaires, un espace délimité dont seule sa fille, Elizabeth, sortira. Cette ouverture spatiale sur le monde n’est qu’éphémère, puisque les personnages se replient souvent dans des lieux intimes comme la chambre de Clarissa. Enfin, le mouvement du roman est un mouvement de réunion des personnages au sein d’un même espace, la maison des Dalloway pour une réception. Il convient de noter que le mouvement vers l’intimité, mouvement de séparation du monde peut aboutir à la folie voire à la mort comme en témoigne le personnage de Septimus qui finit par se suicider.
La question du temps est primordiale dans un roman dont le titre initial est The Hours. On a un enchevêtrement du présent et du passé, le lecteur vogue de l’un à l’autre à travers des réminiscences souvent basées sur des associations d’idées. L’intrigue est le récit de la journée d’une femme, aussi, Woolf martèle le bruit de Big Ben comme une sorte de temps objectif, temps de tous les humains. Toutefois, les heures ne sont pas seulement celles de la journée, c’est à dire l’accumulation de vingt-quatre heures ; les heures sont souvent un même moment vécu de manière différente par les personnages.
Cette personnalisation du temps et de l’espace sous-entend une grande introspection dans la conscience des personnages, aussi, l’écriture est narration d’impressions, de sensations, d’émotions. Ces impressions ne permettent pas de délivrer une réalité objective, les personnages ne sont jamais perçus de la même manière.
La question du langage est importante dans l’œuvre de Woolf et plus généralement dans les œuvres du vingtième siècle. Woolf se demande comment retranscrire la réalité, celle de l’après-guerre, elle refuse le mot figé qui ne peut rendre compte d’une personne. Par conséquent, elle multiplie les points de vue, les sensations pour ne jamais figer un lieu, une description, un personnage.
Quelques conseils pour approfondir la lecture :
- Un peu de cinéma : voir The Hours, film réalisé en hommage à Mrs Dalloway, par Stephen Daldry avec Julianne Moore, Nicole Kidman et Meryl Streep.

- Lire Temps et Récit de Paul Ricoeur qui analyse entre autres ouvrages Mrs Dalloway de Woolf.
- Lire un auteur comme William Faulkner (Le Bruit et la Fureur) qui se rapproche beaucoup de Woolf.











