samedi 3 octobre 2009
Hedda Gabler
Je redoutais mes propres émotions face au silence des pages délaissées, je n'étais pas encore tout à fait consciente de l'impact du Théâtre, de cette force qui revient vous hanter avec plus de vigueur encore au plus fort de l'absence. C'est ainsi que je m'étais abandonnée aux joutes théâtrales Camusiennes, c'est de la même façon que je découvrai mes premiers balbutiements et c'est un jour silencieux qu' Hedda Gabler est arrivée entre mes mains...

Lithographie de Frank Wedekind,
{ Théâtre Ibsen de Vienne, juin 1898 }
J'ai pris ce que l'on me tendait, jeté un battement de paupière à la couverture, écoulé les pages d'une main agile, voletant déjà vers d'autres horizons, puis mes yeux se sont posés sur les mots suivants : "pièce en quatre actes". En un instant Ibsen me plongeait dans ce vaste salon élégant meublé avec goût aux décorations de couleur sombre, je voyais la porte vitrée au rideau tiré, la véranda ouverte sur des arbres aux couleurs de l'automne sous un éclairage matinal et plus loin que la porte vitrée, un piano.
J'ai su qu' Hedda Gabler allait m'habiter, mais j'étais loin de me douter que je reverrai ce professeur d'allemand sous l'opulente chevelure au blanc jaune de Théa et qu'Hedda me dérouterait à ce point, allant et venant sans cesse entre ses désirs enfouis, sa peur du vide et ses pulsions de vie (le morbide ici n'étant à mes yeux qu'une trop grande ardeur de vivre, un moyen de se prouver encore qu'on est bien vivant).
Je vous laisse avec un extrait, nous sommes au début du deuxième acte :
HEDDA
(se lève, impatiente)
Voilà, nous y sommes ! Voilà la condition médiocre où je suis entrée...! (Elle fait les cent pas) C'est elle qui rend la vie si lamentable...! Car médiocre, c'est ce qu'elle est.
BRACK
En fait, je crois que la faute est ailleurs.
HEDDA
Où donc ?
BRACK
Vous n'avez jamais rien vécu de passionnant.
mercredi 12 août 2009
Ce n'est pas si facile de devenir ce qu'on est

Impression soleil levant, Claude Monet
Je n'ai pas vraiment l'habitude de vous parler ouvertement de mes plaisirs littéraires ou tout du moins d'en faire une critique, la littérature s'inscrit si bien dans mon quotidien que je me verrai mal tenir un blog littéraire par exemple ou y mêler mes propres activités, l'écriture, divagations artistiques et tout le reste, ce qui ne m'empêche pas pour autant de m'épancher de temps à autre, de vous "murmurer" ou suggérer quelques pistes que ce soit à travers des noms d'auteurs, des livres ou des indications plus ou moins voilées, ce blog est à mes yeux un lieu de partage et de découverte et si vous voulez mon avis, cela vient bien plus de vous que de moi...
Pour ceux qui s'en souviennent, j'avais évoqué mon éveil au théâtre de Camus ici avec Les Justes et plus récemment Caligula, le plaisir éprouvé à sa lecture, l'écho et l'émotion. Il y a quelques jours c'est l'un de ses essais intitulé Noces à Tipasa que j'ai pu redécouvrir à travers une lecture à voix haute. J'aime énormément ce genre d'échanges, c'est d'ailleurs l'un de ces plaisirs d'amants qui a participé à mon émotion face à un film comme "The Reader".

Camus, Tipasa
Un extrait :
" Au bout de quelques pas, les absinthes nous prennent à la gorge. Leur laine grise couvre les ruines à perte de vue. Leur essence fermente sous la chaleur, et de la terre au soleil monte sur toute l'étendue du monde un alcool généreux qui fait vaciller le ciel. Nous marchons à la rencontre de l'amour et du désir. Nous ne cherchons pas de leçons, ni l'amère philosophie qu'on demande à la grandeur. Hors du soleil, des baisers et des parfums sauvages, tout nous paraît futile. Pour moi, je ne cherche pas à y être seul. J'y suis souvent allé avec ceux que j'aimais et je lisais sur leurs traits le clair sourire qu'y prenait le visage de l'amour. Ici, je laisse à d'autres l'ordre et la mesure. C'est le grand libertinage de la nature et de la mer qui m'accapare tout entier. Dans ce mariage des ruines et du printemps, les ruines sont redevenues pierres, et perdant le poli imposé par l'homme, sont rentrées dans la nature. Pour le retour de ces filles prodigues, la nature a prodigué les fleurs. Entre les dalles du forum, l'héliotrope pousse sa tête ronde et blanche, et les géraniums rouges versent leur sang sur ce qui fut maisons, temples et places publiques. Comme ces hommes que beaucoup de science ramène à Dieu, beaucoup d'années ont ramené les ruines à la maison de leur mère. Aujourd'hui enfin leur passé les quitte, et rien ne les distrait de cette force profonde qui les ramène au centre des choses qui tombent.
Que d'heures passées à écraser les absinthes, à caresser les ruines, à tenter d'accorder ma respiration aux soupirs tumultueux du monde ! Enfoncé parmi les odeurs sauvages et les concerts d'insectes somnolents, j'ouvre les yeux et mon coeur à la grandeur insoutenable de ce ciel gorgé de chaleur. Ce n'est pas si facile de devenir ce qu'on est, de retrouver sa mesure profonde. Mais à regarder l'échine solide du Chenoua, mon coeur se calmait d'une étrange certitude. J'apprenais à respirer, je m'intégrais et je m'accomplissais. [...]. "
[Noces à Tipasa, extrait du Tome I des Oeuvres complètes d'Albert Camus, édité chez La Pléiade]
dimanche 2 août 2009
La liberté, Sancho, est un des dons les plus précieux...

Miguel de Cervantes
(1547 - 1616)
Il y a quelque temps j'avais eu une conversation fort intéressante avec des spécialistes (sur le plan littéraire et sc.p) autour de la figure de Don Quichotte. Plusieurs piles de livres après, me voilà repartie dans les méandres de l'imagination de Don Quichotte, allant d'un roman chevaleresque à l'autre afin "d'aventurer la vie" (voir citation plus bas) entre rêve et réalité, le suivant dans son errance pour préserver la Liberté...

Don Quichotte, par Picasso
« La liberté, Sancho, est un des dons les plus précieux que le ciel ait fait aux hommes. Rien ne l’égale, ni les trésors que la terre enferme en son sein, ni ceux que la mer recèle en ses abîmes. Pour la liberté, aussi bien que pour l’honneur, on peut et l’on doit aventurer la vie ; au contraire, l’esclavage est le plus grand mal qui puisse atteindre les hommes.
[Livre II ; Chapitre LVIII]
— La libertad, Sancho, es uno de los más preciosos dones que a los hombres dieron los cielos ; con ella no pueden igualarse los tesoros que encierra la tierra ni el mar encubre ; por la libertad así como por la honra se puede y debe aventurar la vida, y, por el contrario, el cautiverio es el mayor mal que puede venir a los hombres. "
Pour aller plus loin :
- Les hispanophones pourront se réjouir de trouver le texte de Cervantes en ligne parmi d'autres classiques en el Centro Virtual Cervantes.
- Pour profiter librement du texte traduit (en français), cliquer sur : L'Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Mancha.
Quelques éditions intéressantes :
En langue castillane, je vous recommande l'édition supervisée par l'éminent linguiste Martín Alonso et pour la traduction française, normalement celle de la Pléiade est censée être un gage de qualité mais je n'ai pas eu l'occasion de la découvrir encore, alors je préfère m'abstenir.
Des suggestions ?
dimanche 5 juillet 2009
La Barbe Bleue de Charles Perrault
Je me replonge avec délectation dans les Contes de mon enfance avec Charles Perrault pour maître...
Charles Perrault entouré de ses Contes
(1628-1703).
Je n'ai pas eu beaucoup de lectures dites "de jeunesse", très jeune j'avais pour habitude de me plonger dans les ouvrages des siècles passés allant parfois jusqu'à attraper les épaisses reliures situées sur les plus hautes étagères de la bibliothèque familiale, ceux pour lesquels "je devais attendre d'être plus grande", mais une petite voix me disait que c'était le meilleur moyen de m'encourager à les dévorer, et puis ma grand-maman était ma grande complice dans cette aventure, je pouvais partager cet amour dévorant de la lecture avec elle sans qu'elle ne s'étonne sans cesse de mon âge, elle était bien trop émerveillée comme moi pour s'attarder sur ces détails (j'ai énormément lu jusqu'à l'âge de 8 ans environ, je ne faisais que ça en dehors du piano et de mes activités, lire encore et encore). Je ne sais pas qui des deux a fait découvrir à l'autre cet ouvrage flamboyant à l'aspect rouge et or dans lequel se trouvait le conte qui devait me faire une si forte impression, mais une chose est certaine dès l'instant où j'ai découvert la Barbe Bleue, j'ai cessé de considérer les Contes comme des ouvrages destinés aux enfants de mon âge, mais comme un ouvrage passionnant, effrayant, intéressant du point de vue de la femme et digne d'être lu par tout adulte.
En dehors des contes et légendes du monde entier, Charles Perrault occupe depuis ce temps-là une place particulière dans mon imaginaire, je vous laisse en compagnie d'un extrait de la Barbe Bleue accompagné des illustrations de Gustave Doré :
" [...] "Voilà, dit-il, les clefs des deux grands garde-meubles ; voilà celles de la vaisselle d'or et d'argent, qui ne sert pas tous les jours ; voilà celles de mes coffres-forts où est mon or et mon argent ; celles des cassettes où sont mes pierreries, et voilà le passe-partout de tous les appartements. Pour cette petite clef-ci, c'est la clef du cabinet au bout de la grande galerie de l'appartement bas : ouvrez tout, allez partout ; mais, pour ce petit cabinet, je vous défends d'y entrer, et je vous le défends de telle sorte que s'il vous arrive de l'ouvrir, il n'y a rien que vous ne deviez attendre de ma colère."
Elle promit d'observer exactement tout ce qui lui venait d'être ordonné, et lui, après l'avoir embrassée, il monte dans son carrosse, et part pour son voyage. Les voisines et les bonnes amies n'attendirent pas qu'on les envoyât quérir pour aller chez la jeune mariée, tant elles avaient d'impatience de voir toutes les richesses de sa maison, n'ayant osé y venir pendant que le mari y était, à cause de sa barbe bleue, qui leur faisait peur.
Les voilà aussitôt à parcourir les chambres, les cabinets, les garde-robes, toutes plus belles et plus riches les unes que les autres. Elles montèrent ensuite aux garde-meubles, où elles ne pouvaient assez admirer le nombre et la beauté des tapisseries, des lits, des sofas, des cabinets, des guéridons, des tables et des miroirs où l'on se voyait depuis les pieds jusqu'à la tête, et dont les bordures, les unes de glace, les autres d'argent et de vermeil doré, étaient les plus belles et les plus magnifiques qu'on eût jamais vues. Elles ne cessaient d'exagérer et d'envier le bonheur de leur amie, qui cependant, ne se divertissait point à voir toutes ces richesses, à cause de l'impatience qu'elle avait d'aller ouvrir le cabinet de l'appartement bas.
Elle fut si pressée de sa curiosité, que sans considérer qu'il était malhonnête de quitter sa compagnie, elle y descendit par un petit escalier dérobé, et avec tant de précipitation qu'elle pensa se rompre le cou deux ou trois fois.
Etant arrivée à la porte du cabinet, elle s'y arrêta quelque temps, songeant à la défense que son mari lui avait faite, et considérant qu'il pourrait lui arriver malheur d'avoir été désobéissante ; mais la tentation était si forte qu'elle ne put la surmonter : elle prit donc la petite clef, et ouvrit en tremblant la porte du cabinet..."
vendredi 26 juin 2009
Pensées
Sur ma table, un exemplaire des Pensées ...

.
29. Il est honteux que, quand ton corps ne renonce pas à la vie, ton âme y renonce la première.
[ Pensées, Livre VI, Marc Aurèle]
33. Recevoir sans bouffée d'orgueil, perdre sans déchirement.
[Pensées, Livre VIII, Marc Aurèle]
14. Se méprisant, ils se flagornent et, voulant se passer les uns sur les autres, ils se cèdent le pas.
[Pensées, Livre XI, Marc Aurèle]
mercredi 13 mai 2009
Fureur et mystère *

Photographie de Rodney Smith
J'ai encore du mal à reprendre le chemin du blog, je ne parviens pas à passer d'une intense plongée dans l'écriture à soudainement plus rien, par ailleurs j'ai besoin de repos pour supporter le contrecoup, je vais donc à mon rythme, tranquillement.
J'en ai profité pour ouvrir le merveilleux catalogue d'exposition sous la direction de Jean Clair Mélancolie, génie et folie en Occident et m'intéresser à la préface que je n'avais pas encore pu découvrir, tout particulièrement la partie consacrée à la poésie, rédigée par Yves Bonnefoy.
Voici un passage sur lequel je peux émettre certaines nuances, ne serait-ce que parce que mon propre rapport à la poésie peut déformer ma réception en tant que lectrice, mais c'est un sujet passionnant et propice à la réflexion :
"La poésie c'est le refus de la mélancolie, un refus sans cesse oublié mais sans cesse réaffirmé. C'est une voie qui se perd mais aussi le pas qui revient sur soi pour la retrouver, dans les buissonnements du grand rêve. Distincte de l'art pour autant que celui-ci en reste parmi les signes à l'ambiguïté que la mélancolie affectionne, la poésie est un rappel, un orient désigné, voilà ce qu'il importe de dire.
III
C'est en effet de comprendre ce qu'est la poésie, et sa naissance dans l'art puis sa décision d'y survivre, qui permet de pénétrer une notion elle aussi bien occidentale, le génie, cet en plus dans le pouvoir de créer dont on dit volontiers que rien ne l'explique. Depuis la Renaissance surtout, que de fois s'est-on complu à cette idée d'une capacité - d'une inspiration, qui sait même ? - qui seraient d'origine transcendantale et assureraient à certaines oeuvres une ampleur, une qualité, supérieures à l'ordinaire mais voueraient leurs auteurs à une existence mouvementée si ce n'est même un destin tragique. Comme si une "fureur" peut-être divine, peut-être aussi démoniaque, était entrée en eux, mais pour bientôt briser le vaisseau trop frêle.
Cette conception, qui est d'un surcroît quasi objectif à la condition humaine, c'est évidemment une chimère, et on pourrait aujourd'hui ne plus vouloir y penser, mais elle a sa réalité pourtant, parce qu'elle permet d'entrevoir un fait qui comme tel n'est pas un mirage : la façon dont certains créateurs, effectivement parmi les plus grands, vivent leur rapport aux signes avec une énergie inusuelle, aussi violemment inquiète qu'inépuisable jusqu'au moment où parfois, et brutalement alors, cette véhémence se défait : une cassure qui peut être la mort, de longue date risquée sinon cherchée. On peut bien, on doit bien, préserver l'idée du "génie" car elle aide à comprendre qu'existe une différence on ne peut plus essentielle entre deux sortes de création. Chez Van Eyck ou Vermeer ou Shakespeare l'évidente grandeur n'est pas le "génie", sauf dans un emploi de ce mot facile et même vulgaire. En revanche on est tenté de penser à quelque chose de transcendant, quelle qu'en soit la nature, en présence de l'oeuvre et du destion d'un Michel-Ange, d'un Hölderlin, d'un Van Gogh."
[ Extrait d'une partie de la préface de Mélancolie, Génie et Folie en Occident, "La mélancolie, la folie, le génie - la poésie", par Yves Bonnefoy.]
* "Fureur et mystère" est le titre d'un recueil de René Char que je me suis permis de reprendre ici pour désigner cet état de mélancolie. Je cherchais un titre qui puisse désigner la façon dont je percevais la mélancolie, je tournais autour de deux mots "fureur" et "séduction", et tout naturellement c'est la notion de mystère qui est venue s'y apposer, mystère parce qu'on a beau aborder ce terme en philosophie, littérature, art, médecine, psychiatrie ou même théologie, on a beau rationaliser le propos à travers des explications médico-scientifiques, la mélancolie n'en reste pas moins entourée d'une certaine notion de mystère encore de nos jours, ne serait-ce qu'à travers les personnes qu'elle peut toucher, de là à faire un lien entre l'acte de créer et cet état, cela pourrait être un peu trop facile à mon goût parce qu'elle ne serait qu'un seul des paramètres possibles mais certains liens restent troubles, peut-être que le jour où on saura expliquer l'acte de création on pourra commencer à aborder de nouvelles thèses.
Le fait que cette expression soit également le titre d'un recueil de René Char me fait sourire, c'est bien la première fois que je lirai ces mots associés à un tel sens, d'ailleurs je vais relire de ce pas le recueil en question...
jeudi 2 avril 2009
On est toujours libre au dépens de quelqu'un
Grosse frayeur ce matin, un début de crise d'asthme en pleine rue ! Et pour parfaire le tout je me suis retrouvée les muscles tétanisés avec l'impression que je n'allais plus pouvoir avancer (j'avais l'impression de marcher littéralement dans le vide !), et j'ai bien cru que je n'allais pas réussir à reprendre le dessus sur mon souffle, enfin c'était assez spécial comme sensation, un peu différent de mes expériences passées...

Mais aussitôt ce petit "incident" oublié, j'ai pu entamer ma journée offrant à mon corps encore tout éprouvé et à jeûn un assortiment de délicieuses mini-viennoiseries sous un ciel des plus souriants, ce qui m'a d'ailleurs donné envie d'organiser un "brunch littéraire" un de ces jours, notre alimentation étant des plus frugales ces temps-ci...
J'ai pu profiter des joies de la lecture et du théâtre à deux, mais plus encore de Camus !
Certain(e)s d'entre vous se souviennent de ma première expérience auprès des Justes, peut-être même de Dora et Kalayev, me voilà à nouveau rattrapée par le théâtre de Camus avec un Caligula projeté en plein cycle de l'absurde aux côtés de l'Etranger et Le mythe de Sisyphe, Sisyphe que je retrouve décidément bien souvent sur mon chemin pour diverses raisons, le souffle en particulier.
( Gérard Philippe dans le rôle de Caligula )
J'ai donc pu me délecter de ce Caligula que j'ai préféré interpréter, repoussant toute idée de rôle féminin (le rôle de Caesonia m'a paru terriblement insignifiant et pourtant elle a quelque chose de poignant face au "monstre" - mais est-ce bien un monstre de cruauté - qui prend forme en la personne de Caligula), délaissant Caesonia et loin de Drusilla...
Pour l'anecdote, il m'a été impossible de lire une scène entre Caligula et Helicon, tout simplement parce je devais sans cesse prononcer le nom d'Helicon et à un moment donné je lui ai donné une prononciation... "intéressante" dirons-nous, bref j'ai eu l'impression de retourner au collège avec mes fous rires incontrôlables dans les moments les plus dramatiques où la tension est à son comble... et ça m'a fait un bien fou ! J'adore me sentir rire ainsi, de façon totalement incontrôlée à en pleurer, un vrai bon fou rire, je me suis rendue compte par la suite que j'aurais très bien pu me servir de ce rire pour enchaîner avec une scène où Caligula produit un rire justement (que j'imagine un peu débridé dans sa cruauté, ou sa détresse face à l'absurdité de la vie au choix) alors qu'il tient des propos terribles, très durs.
Néanmoins, j'ai eu beau retrouver le plaisir du théâtre de Camus (qui décidément est une bien belle découverte tardive) je crois que ce que j'ai ressenti à travers Les Justes ne peut se retrouver aussi facilement, mais je n'ai pu m'empêcher de savourer l'humanité...
Un extrait :
Caligula, (éclatant, se jette sur lui et le prend au collet; il le secoue).
« La solitude ! Tu la connais, toi, la solitude ? Celle des poètes et des impuissants. La solitude ? Mais laquelle ? Ah ! tu ne sais pas que seul, on ne l’est jamais ! Et que partout le même poids d’avenir et de passé nous accompagne ! Les êtres qu’on a tués sont avec nous. Et pour ceux-là, ce serait encore facile. Mais ceux qu’on a aimés, ceux qu’on n’a pas aimés et qui vous ont aimé, les regrets, le désir, l’amertume et la douceur, les putains et la clique des dieux. (Il le lâche et recule vers sa place.) Seul ! Ah, si du moins, au lieu de cette solitude empoisonnée de présences qui est la mienne, je pouvais goûter la vraie, le silence et le tremblement d'un arbre ! (Assis, avec une soudaine lassitude.) La solitude ! Mais non, Scipion. Elle est peuplée de grincements de dents et tout entière retentissante de bruits et de clameurs perdues. Et près des femmes que je caresse, quand la nuit se referme sur nous et que je crois, éloigné de ma chair enfin contentée, saisir un peu de moi entre la vie et la mort, ma solitude s’emplit de l’aigre odeur du plaisir aux aisselles de la femme qui sombre encore à mes côtés. »
[ Albert Camus, Caligula, Acte II, scène XIV ]
Voici ce que dit Albert Camus de sa pièce :
"Caligula est l'histoire d'un suicide supérieur. C'est l'histoire de la plus humaine et de la plus tragique des erreurs. Infidèle à l'homme, par fidélité à lui-même, Caligula consent à mourir pour avoir compris qu'aucun être ne peut se sauver tout seul et qu'on ne peut être libre contre les autres hommes."
[ Albert Camus - Théâtre, 1944 ]
vendredi 14 novembre 2008
Le Journal d'un fou, de Nikolai Gogol
Bien que la traduction ne puisse jamais égaler ou même refléter dans ses particularités la version originale d'un écrit, et dans ce cas présent retranscrire toute la subtilité de la langue russe, la virtuosité verbale d'un Gogol qui s'amuse à dresser les mots selon ses moindres désirs (je suis néanmoins la première à saluer le travail qu'exerce un traducteur), j'avais envie de vous faire découvrir les premières lignes de l'une des nouvelles de Gogol qui m'accompagne régulièrement dans mon étude et qui sait, peut-être vous donner envie d'en découvrir plus...

Николай Васильевич Гоголь
Cette photo du buste de Gogol provient d'un superbe album consacré à Sankt Peterburg, disponible ICI
Le 3 octobre.
Il m'est arrivé aujourd'hui une aventure étrange. Je me suis levé assez tard, et quand Mavra m'a apporté mes bottes cirées, je lui ai demandé l'heure. Quand elle m'a dit qu'il était dix heures bien sonnées, je me suis dépêché de m'habiller. J'avoue que je ne serais jamais allé au ministère, si j'avais su d'avance quelle mine revêche ferait notre chef de section. Voilà déjà un bout de temps qu'il me dit : " Comment se fait-il que tu aies toujours un pareil brouillamini dans la cervelle, frère ? Certains jours, tu te démènes comme un possédé, tu fais un tel gâchis que le diable lui-même n'y retrouverait pas son bien, tu écris un titre en petites lettres, tu n'indiques ni la date ni le numéro. " Le vilain oiseau ! Il est sûrement jaloux de moi, parce que je travaille dans le cabinet du directeur et que je taille les plumes de Son Excellence...
[...]
[Extrait des six nouvelles dites "pétersbourgeoises" de Gogol. Le Journal d'un fou dans la version proposée ici a été traduit du russe par Sylvie Luneau.]
Inventeur du fantastique ? Génie de la satire ? Chef de file de la littérature "misérabiliste" (terme à prendre avec des pincettes) du XIXe siècle russe ? Dostoïevski aurait dit à ce propos que toute cette littérature serait sortie du "Manteau de Gogol"...
Le Journal d'un fou n'en reste pas moins l'un des chefs-d'oeuvre de la littérature russe, à la fois sublime et déroutant, étrangement captivant, entre réalisme et absurde, le rire précédant l'angoisse à travers peinture du réel et critique de la société russe, cette nouvelle met en lumière Propritchine, un petit employé du ministère, anti-héros par excellence dans un Saint-Petersbourg bien loin de sa beauté éclatante et de la splendeur architecturale célébrée par un Pouchkine.
Au fil des pages, on suit le glissement de Propritchine dans la folie à travers une merveilleuse intrusion dans l'irréel, de l'amour pour la fille de son supérieur à ses hallucinations qui nous portent dans une multitude de rêves éveillés jusqu'en Espagne.
Certains points ne sont pas sans évoquer un Edgar Allan Poe ou encore Maupassant, si il y a des amateurs parmi vous...
(Tout ceci me donne néanmoins envie de faire un saut à Sankt Peterburg, la rencontre avec l'un de mes russes et sa passion pour cette ville avait déjà relancé cette envie, puis l'album, je dois désormais perfectionner ma pratique de la langue !)
dimanche 2 novembre 2008
Une charogne, Charles Baudelaire

XXIX - Une Charogne
Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d'été si doux :
Au détour d'un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,
Les jambes en l'air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d'une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d'exhalaisons.
Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu'ensemble elle avait joint ;
Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s'épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l'herbe
Vous crûtes vous évanouir.
Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D'où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.
Tout cela descendait, montait comme une vague,
Ou s'élançait en pétillant ;
On eût dit que le corps, enflé d'un souffle vague,
Vivait en se multipliant.
Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l'eau courante et le vent,
Ou le grain qu'un vanneur d'un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.
Les formes s'effaçaient et n'étaient plus qu'un rêve,
Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que l'artiste achève
Seulement par le souvenir.
Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d'un œil fâché,
Épiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu'elle avait lâché.
Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
À cette horrible infection,
Étoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !
Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l'herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.
Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j'ai gardé la forme et l'essence divine
De mes amours décomposés !
[Extrait du recueil Les Fleurs du Mal, de Charles Baudelaire ]
mercredi 29 octobre 2008
A rebours, entre cadence et décadence

Photographie de Neil Kirk
"Britannia Rules !"
(Merci F. & F.)
A la suite de Mrs Dandy and I, le sujet ayant débordé vers Oscar Wilde et le fabuleux Dorian Gray, je n'ai pu m'empêcher de me replonger dans le poisonous book à l'intrigante reliure jaune, retrouvant l'anti-héros des Esseintes et son terrible pouvoir sur Dorian, m'étant quelque peu égarée en route, me remémorant certains éléments du récent colloque autour de Barbey d'Aurevilly et cette discussion vers Huysmans, je me suis dit qu'il serait bon de partager un peu de cela ici en attendant de retrouver "l'incessant déluge de la sottise humaine" dont voici un extrait :
[ Mais avant, l'histoire, si tenté qu'il y en ait une, très brièvement : Le dernier représentant d'une grande lignée aristocratique, Jean Floressas des Esseintes, décide de se retirer du monde pour s'adonner à ses passions. Et on s'étonne que j'apprécie la lecture... ]
CHAPITRE PREMIER.
Plus de deux mois s'écoulèrent avant que des Esseintes pût s'immerger dans le silencieux repos de sa maison de Fontenay; des achats de toute sorte l'obligeaient à déambuler encore dans Paris, à battre la ville d'un bout à l'autre.
Et pourtant à quelles perquisitions n'avait-il pas eu recours, à quelles méditations ne s'était-il point livré, avant que de confier son logement aux tapissiers!
Il était depuis longtemps expert aux sincérités et aux faux-fuyants des tons. Jadis, alors qu'il recevait chez lui des femmes, il avait composé un boudoir où, au milieu des petits meubles sculptés dans le pâle camphrier du Japon, sous une espèce de tente en satin rose des Indes, les chairs se coloraient doucement aux lumières apprêtées que blutait l'étoffe.
Cette pièce où des glaces se faisaient écho et se renvoyaient à perte de vue, dans les murs, des enfilades de boudoirs roses, avait été célèbre parmi les filles qui se complaisaient à tremper leur nudité dans ce bain d'incarnat tiède qu'aromatisait l'odeur de menthe dégagée par le bois des meubles.
Mais, en mettant même de côté les bienfaits de cet air fardé qui paraissait transfuser un nouveau sang sous les peaux défraîchies et usées par l'habitude des céruses et l'abus des nuits, il goûtait pour son propre compte, dans ce languissant milieu, des allégresses particulières, des plaisirs que rendaient extrêmes et qu'activaient, en quelque sorte, les souvenirs des maux passés, des ennuis défunts.
Ainsi, par haine, par mépris de son enfance, il avait pendu au plafond de cette pièce une petite cage en fil d'argent où un grillon enfermé chantait comme dans les cendres des cheminées du château de Lourps; quand il écoutait ce cri tant de fois entendu, toutes les soirées contraintes et muettes chez sa mère, tout l'abandon d'une jeunesse souffrante et refoulée, se bousculaient devant lui, et alors, aux secousses de la femme qu'il caressait machinalement et dont les paroles ou le rire rompaient sa vision et le ramenaient brusquement dans la réalité, dans le boudoir à terre, un tumulte se levait en son âme, un besoin de vengeance des tristesses endurées, une rage de salir par des turpitudes des souvenirs de famille, un désir furieux de panteler sur des coussins de chair, d'épuiser jusqu'à leurs dernières gouttes, les plus véhémentes et les plus âcres des folies charnelles.
D'autres fois encore, quand le spleen le pressait, quand par les temps pluvieux d'automne, l'aversion de la rue, du chez soi, du ciel en boue jaune, des nuages en macadam, l'assaillait, il se réfugiait dans ce réduit, agitait légèrement la cage et la regardait se répercuter à l'infini dans le jeu des glaces, jusqu'à ce que ses yeux grisés s'aperçussent que la cage ne bougeait point, mais que tout le boudoir vacillait et tournait, emplissant la maison d'une valse rose.
Puis, au temps où il jugeait nécessaire de se singulariser, des Esseintes avait aussi créé des ameublements fastueusement étranges, divisant son salon en une série de niches, diversement tapissées et pouvant se relier par une subtile analogie, par un vague accord de teintes joyeuses ou sombres, délicates ou barbares, au caractère des oeuvres latines et françaises qu'il aimait. Il s'installait alors dans celle de ces niches dont le décor lui semblait le mieux correspondre à l'essence même de l'ouvrage que son caprice du moment l'amenait à lire.
[...]
Extrait d' A Rebours, de Joris-Karl Huysmans.

Si ce passage vous a suffisamment intrigué, la suite est accessible librement dans son intégralité via ce lien :
http://abu.cnam.fr/cgi-bin/donner_html?arebours1












