dimanche 6 juillet 2008
Liberté, de Paul Eluard
En écho aux quelques vers repris par Titania, j'avais envie de revenir sur Liberté et sur mon rapport intime, parce que ce poème avant d'en devenir un à mes yeux était un texte, des mots, un symbole, un chant...
Ce poème a pris tout son sens un soir, sur scène. Avec la chorale de mon collège et quelques autres choisies à travers la France, nous avions monté un concert autour du thème Liberté, grâce à un incroyable groupe de passionnés, quelques chanteurs lyriques exceptionnels aussi qui, pour l'occasion, s'étaient joint gracieusement à ce projet.
Je me souviens des frissons, de la libération que j'ai ressenti à ce moment-là, éprouvant à nouveau ma voix, du bonheur intense en chantant ces mots, un poème, ce poème d'Eluard. Plus rien n'existait autour, ni le lieu, ni le public, ni mon flegme, je tutoyais la Liberté et je le clamais aux yeux de tous, j'étais en train de chanter ce qui vivait au plus profond de moi, m'unissant à des centaines d'autres voix et cette clameur-là, cette poésie chantée et exposée devant un public (venu principalement là pour applaudir les voix lyriques participant à l'évènement) était un de ces jours symboliques, et peu importe que pour les autres cela n'ait été qu'un chant parmi tant d'autres, pour moi tout était là, déjà...
Sur mes cahiers d'écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J'écris ton nom
Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J'écris ton nom
Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J'écris ton nom
Sur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genêts
Sur l'écho de mon enfance
J'écris ton nom
Sur les merveilles des nuits
Sur le pain blanc des journées
Sur les saisons fiancées
J'écris ton nom
Sur tous mes chiffons d'azur
Sur l'étang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J'écris ton nom
Sur les champs sur l'horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
J'écris ton nom
Sur chaque bouffée d'aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
J'écris ton nom
Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l'orage
Sur la pluie épaisse et fade
J'écris ton nom
Sur la vitre des surprises
Sur les lèvres attentives
Bien au-dessus du silence
J'écris ton nom
Sur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
J'écris ton nom
Sur l'absence sans désirs
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J'écris ton nom
Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l'espoir sans souvenir
J'écris ton nom
Et par le pouvoir d'un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer
Liberté.
[Extrait du recueil Poésie et vérité, 1942, de Paul Eluard]

vendredi 23 mai 2008
The Road not taken

Je viens de me souvenir d'une chose qui m'est essentielle, car elle m'a permis d'avancer plus légère, pour reprendre les termes d'une amie retrouver cette "nonchalance", sorte de flegme, et ce sourire immense et constant, parfois mouillé de larmes face aux plus terribles grimaces de la vie, et quelque fois de la mort.
La mort, oui, rien de plus qu'un mot planté d'un r qui s'est immiscé en moi comme une lente torture, et pourtant...
Je me souviens, il était temps que je me rappelle de cet état d'esprit qui m'a permis de survoler les obstacles, et d'aimer chaque jour un peu plus la vie, la savourer intensément, sans aucun répit.
J'aurais pu vous parler de Robert Frost et son état de poète, cependant ce n'est pas ce que je retiens de lui, mais un poème et ses trois derniers vers parmi les plus implicites que je connaisse de par sa simplicité apparente, et pourtant une évidence. Un poème, une rencontre libératrice au collège, un cheminement au lycée, un oubli à force d'être, et une redécouverte après l'avoir réalisé...
Two roads diverged in a yellow wood,
And sorry I could not travel both
And be one traveller, long I stood
And looked down one as far as I could
To where it bent in the undergrowth;
Then took the other, as just as fair,
And having perhaps the better claim,
Because it was grassy and wanted wear;
Though as for that the passing there
Had worn them really about the same,
And both that morning equally lay
In leaves no step had trodden black.
Oh, I kept the first for another day!
Yet knowing how way leads on to way,
I doubted if I should ever come back.
I shall be telling this with a sigh
Somewhere ages and ages hence :
Two roads diverged in a wood, and I--
I took the one less traveled by,
And that has made all the difference.
[Robert Frost]

(1874-1963)
jeudi 17 avril 2008
Aimé Césaire EST...
En lisant l'annonce du décès, je n'ai pu m'empêcher de penser à "Prophétie" qui, à mes yeux, concentre à la fois son état de poète et celui de penseur, d'homme engagé et de militant, bien que ce poème supplante certainement tout cela à la fois. Il faudrait peut-être que je mentionne le concept de négritude qui a entouré son existence, mais il suffirait d'écrire ce seul mot pour voir aussitôt le nom d'Aimé Césaire apparaître, apposé à celui-ci.
Je ne ferai donc pas de grands discours, seulement ceci :
Là
où l'aventure garde les yeux clairs
là où les femmes rayonnent de langage
là où la mort est belle dans la main comme un oiseau
saison de lait
là où le souterrain cueille de sa propre génuflexion un luxe
de prunelles plus violent que des chenilles
là où la merveille agile fait flèche et feu de tout bois
là où la nuit vigoureuse saigne une vitesse de purs végétaux
là où les abeilles des étoiles piquent le ciel d'une ruche
plus ardente que la nuit
là où le bruit de mes talons remplit l'espace et lève
à rebours la face du temps
là où l'arc-en-ciel de ma parole est chargé d'unir demain
à l'espoir et l'infant à la reine,
d'avoir injurié mes maîtres mordu les soldats du sultan
d'avoir gémi dans le désert
d'avoir crié vers mes gardiens
d'avoir supplié les chacals et les hyènes pasteurs de caravanes
je regarde
la fumée se précipite en cheval sauvage sur le devant
de la scène ourle un instant la lave
de sa fragile queue de paon puis se déchirant
la chemise s'ouvre d'un coup la poitrine et
je la regarde en îles britanniques en îlots
en rochers déchiquetés se fondre
peu à peu dans la mer lucide de l'air
où baignent prophétiques
ma gueule
ma révolte
mon nom.
Aimé Césaire

jeudi 16 août 2007
Aurélien, par Aragon

Aurélien est un roman qui appartient au cycle du Monde Réel de Louis Aragon. Le Monde Réel est une fresque de la société Française de la première moitié du XXème siècle. Aurélien est le quatrième et avant-dernier ouvrage de cet ensemble après Les Cloches de Bâle, Les Beaux-Quartiers, le Voyageur de l’Impériale, précédant ainsi Les Communistes. Ecrit durant la seconde guerre mondiale, ce roman permet d’élaborer la transition entre l’immédiate après-guerre et le début de la seconde à travers une longue ellipse. Il passe sous silence la rupture que constitue la « grande guerre », ce qui s’inscrit dans une démarche logique d’effacement du langage devant l’indicible.

Aurélien est un roman intrigant, regorgeant de contradictions, d’incertitudes. Le genre même de l’ouvrage pose problème à cause d’une multitude de digressions poétiques, d’une préface et d’un premier chapitre placé sous la tragédie de Racine : Bérénice. L’ambition d’Aragon, dévoilée dans sa préface est de faire un roman sur le "gris". Il s'installe donc dans une tradition flaubertienne. Comment peut-on faire du gris avec un personnage comme Bérénice ? Avec un cadre historique comme les années folles ? Avec une histoire d’amour ? Tout au long du roman, le lecteur a un sentiment d’inachevé, que ce soit à travers le personnage d'Aurélien qui est demeuré adolescent, n’a jamais réussi à grandir depuis la première guerre, ou encore avec l’histoire d’amour entre Bérénice et Aurélien qui n’aboutit jamais… Le sujet d’Aurélien est l’impossibilité du couple, le postulat selon lequel il n’y a pas d’amour heureux. On est placé dès le début dans une thématique de la fatalité, de la tragédie.
La première phrase du roman doit attirer notre attention :
« La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide ».
Par cette phrase inattendue, Aragon brise en quelque sorte l’attente du lecteur, lui confère une dimension insolite. Il y a tout un jeu sur l’histoire de la "rencontre amoureuse" en littérature. On a une tournure ironique, paradoxale, qui vient directement répondre à la très célèbre scène de rencontre de l’Education Sentimentale de Flaubert entre Frédéric Moreau et Madame Arnoux (« Ce fut une apparition… »).
Toutefois, bien que s’inscrivant dans le monde réel et ayant pour volonté de dépeindre la couleur grise, le roman d’Aragon ne doit pas être lu comme un roman politique. En dépit du fait qu’Aurélien soit un personnage qui tend plus ou moins vers l’extrême droite, le roman ne prend jamais le ton de la dénonciation. Aurélien est un personnage qui porte tous les symptômes du soldat revenu de la grande guerre et qui n’arrive pas à s’intégrer, pas à revivre.
Quelques conseils pour approfondir sa lecture :
- Lire Bérénice de Racine
- Questionner l’idée selon laquelle Aurélien est un roman qui fait du gris avec un milieu historique, des personnages et une histoire très colorés, mais que tout est inachèvement. Le gris est longuement évoqué, l’intrigue est réduite à rien…









La bulle glamour